Il existe deux façons de parler de l’empreinte carbone du voyage. La première consiste à culpabiliser tout le monde, ce qui ne change rien et décourage ceux qui voudraient faire mieux. La seconde consiste à regarder les chiffres, à voir où se joue vraiment l’essentiel, et à agir là. Voyager bas carbone commence par la seconde.
C’est la seconde qui nous intéresse. Parce que les données sont claires : dans un voyage, une seule décision pèse plus que toutes les autres réunies, et ce n’est ni la paille du cocktail ni la serviette de l’hôtel.
Les ordres de grandeur
Commençons par là, parce que l’intuition se trompe massivement.
| Décision | Effet sur l’empreinte du voyage |
|---|---|
| Le vol long-courrier | 60 à 90 % du total |
| Le nombre de vols internes | Important : chaque décollage pèse lourd |
| Le train plutôt que l’avion sur les trajets internes | 10 à 30 fois moins d’émissions |
| La durée du séjour | Le vol s’amortit : 3 semaines valent mieux que 3 × 1 semaine |
| Le type d’hébergement | Modéré |
| L’alimentation sur place | Modéré |
| Les serviettes, les pailles, les sacs | Négligeable |

Voyager bas carbone : les cinq décisions qui comptent
1. Partir moins souvent, plus longtemps
C’est de loin la plus efficace. Un aller-retour transatlantique émet à peu près la même chose qu’on reste six jours ou vingt et un. Trois voyages d’une semaine en Europe émettent donc trois fois plus qu’un voyage de trois semaines.
C’est aussi, accessoirement, un meilleur voyage : notre article sur la durée explique pourquoi un long-courrier court est un mauvais achat à tous les égards.
2. Réduire le nombre de vols
Les phases de décollage et de montée concentrent une part importante de la consommation. Un itinéraire à quatre vols intérieurs émet beaucoup plus qu’un itinéraire à un seul, même pour une distance totale comparable.
Concrètement : préférer un vol direct à deux correspondances, et remplacer les vols intérieurs courts par le train ou la route quand c’est possible.
3. Le train sur les trajets internes
Un trajet en train émet dix à trente fois moins que le même trajet en avion. Sur un voyage européen de deux semaines comportant quatre déplacements internes, choisir le train pour trois d’entre eux réduit sensiblement le total.
Et c’est l’un des rares arbitrages écologiques qui améliore l’expérience plutôt que de la contraindre : centre-ville à centre-ville, sans contrôle ni attente. Notre article sur le train détaille les lignes qui valent le déplacement.
4. Choisir plus près, parfois
Un voyage sur deux peut être proche. Le Canada, la Nouvelle-Angleterre, la côte est américaine offrent des voyages complets sans transatlantique. L’alternance — une année loin, une année proche — divise l’empreinte annuelle par deux sans renoncer aux grands voyages.
5. La classe économique
C’est contre-intuitif mais arithmétique : une place en classe affaires occupe deux à trois fois plus d’espace, donc deux à trois fois plus d’émissions par passager. Un même vol émet beaucoup plus par personne à l’avant qu’à l’arrière.
La compensation carbone : ce qu’il faut en penser
Elle est proposée partout, elle coûte peu, et son efficacité réelle varie énormément.
Les critiques sont documentées : additionnalité incertaine — le projet aurait-il eu lieu de toute façon ? —, permanence fragile — une forêt plantée peut brûler —, et double comptage possible. Plusieurs enquêtes ont montré que des crédits largement vendus surestimaient considérablement leur effet.
Cela ne veut pas dire qu’il faut s’abstenir. Cela veut dire que la compensation est un complément, jamais un permis. Si vous compensez, privilégiez les projets certifiés par des standards reconnus, avec une vérification indépendante, et acceptez l’idée que vous financez une action utile plutôt que vous n’annulez votre vol.

Sur place : ce qui compte réellement
- Les transports locaux plutôt que les taxis et les vols intérieurs courts.
- Manger local et de saison, ce qui est de toute façon meilleur.
- L’eau : dans les régions en stress hydrique — Méditerranée, Maroc, Afrique australe —, la consommation d’un hôtel avec piscine et golf est un sujet réel.
- La climatisation, qui représente une part importante de la consommation d’un hébergement.
- Les hébergements certifiés, à condition de vérifier la certification : beaucoup de labels sont déclaratifs.
L’autre dimension : l’impact local
Le carbone n’est pas le seul enjeu, et il n’est pas toujours le plus visible pour les gens qui vivent là où vous allez.
- Où va l’argent ? Un complexe international laisse une fraction de ce que laisse une chambre d’hôtes, un guide local, un restaurant de quartier.
- Le surtourisme : Venise, Barcelone, Dubrovnik, Santorin, Machu Picchu. Y aller hors saison, ou aller ailleurs, est un choix qui compte.
- Le logement : la location de courte durée fait monter les loyers dans les centres. Plusieurs villes l’encadrent désormais pour cette raison.
- L’eau et les ressources dans les régions arides.
- Le respect des lieux et des gens, qui ne coûte rien — voyez notre article sur les usages locaux.
Le voyage sans avion, depuis le Québec
C’est plus faisable qu’on ne le croit, et souvent très agréable.
- Le train : Montréal–Québec, Montréal–Toronto, Montréal–New York en une journée, le Canadien jusqu’à Vancouver en quatre nuits.
- La voiture : la Gaspésie, les Maritimes, la Nouvelle-Angleterre, les Grands Lacs.
- Le traversier : la Côte-Nord, Terre-Neuve, les Îles-de-la-Madeleine.
- Le vélo : la Route verte, des milliers de kilomètres balisés au Québec.
Ce ne sont pas des consolations : la Gaspésie en septembre soutient la comparaison avec beaucoup de destinations pour lesquelles on prend l’avion.
Voyager bas carbone : la position honnête
Voyager émet du carbone. Il n’existe pas de voyage long-courrier neutre, et prétendre le contraire serait malhonnête.
Ce qu’on peut faire est concret : partir moins souvent et plus longtemps, réduire le nombre de vols, prendre le train sur place, alterner avec des voyages proches, et faire en sorte que l’argent dépensé reste davantage chez ceux qui vous reçoivent.
C’est moins satisfaisant qu’une bonne conscience achetée vingt dollars au moment de payer le billet. C’est aussi beaucoup plus efficace.
Questions fréquentes
Quelle part du carbone d’un voyage vient du vol ?
Soixante à quatre-vingt-dix pour cent pour un long-courrier. Tout le reste — hébergement, repas, transports locaux — pèse beaucoup moins.
Vaut-il mieux partir longtemps ou souvent ?
Longtemps. Un aller-retour transatlantique émet autant pour six jours que pour vingt et un : trois voyages d’une semaine émettent trois fois plus qu’un voyage de trois semaines.
La compensation carbone fonctionne-t-elle ?
Son efficacité varie beaucoup et plusieurs enquêtes ont montré des surestimations importantes. C’est un complément utile, jamais un permis de voler.
La classe affaires émet-elle plus ?
Deux à trois fois plus par passager, parce qu’une place occupe deux à trois fois plus d’espace dans le même appareil.
Le train est-il vraiment beaucoup moins polluant ?
Dix à trente fois moins sur le même trajet, selon le pays et son mode de production électrique. C’est l’arbitrage le plus efficace après la durée du séjour.
Les gestes à l’hôtel servent-ils ?
Ils sont bons en soi mais représentent une fraction infime de l’empreinte d’un voyage. Il ne faut pas croire qu’ils compensent un vol.
Comment faire profiter l’économie locale ?
Hébergements indépendants, guides locaux, restaurants de quartier, artisans. Un complexe international laisse une fraction de ce que laisse une chambre d’hôtes.
Peut-on voyager sans avion depuis le Québec ?
Largement : train vers Québec, Toronto, New York ou Vancouver, voiture vers les Maritimes et la Nouvelle-Angleterre, traversier vers Terre-Neuve et les Îles-de-la-Madeleine.
